La rédaction pose le
débat sur la problématique de l’utilisation des
langues coloniales, comme moteurs de la
domination culturelle en Afrique depuis
plusieurs années.
Un pensée populaire veut
que les peuples créent les langues et que les
empires en dictent l’utilisation. Avec chaque
année, l'organisation de grandes manifestations
pour le compte du Commonwealth et de la
Francophonie, cette assertion semble être restée
une triste réalité.
Les langues font partie de la stratégie
d’asservissement
Depuis l’époque des razzias négrières au XVè
siècle et l’invasion occidentale, les campagnes
d’oppression culturelle ont souvent fait partie
intégrante des stratégies d’asservissement des
Noirs. A l’époque, la politique linguistique des
grands empires (même si elle semblait moins
officielle qu’aujourd’hui), rentrait dans le
cadre de processus dits « d’évangélisation » de
populations dites « non civilisées ». On peut se
rappeler, pour exemple, du roi Nzinga Mbemba,
régnant sur l’empire du Kongo dès 1506, qui,
dans un élan de ce qu’il pensait être une amitié
entre lui, les Portugais, et leur roi Jean III
le pieux, s’était converti au christianisme et
avait appris à parler le Portugais. Pour mieux
se rapprocher de celui qu’il considérera, à
tort, comme son « frère » lors de son accession
au trône.
Les époques coloniale et post coloniale joueront
elles aussi un rôle prépondérant dans
l’impérialisme linguistique ; la politique de
vulgarisation des langues occidentales étant au
coeur des préoccupations des puissances
coloniales. Au Cameroun par exemple, la France
s’attacha à conquérir l’élite intellectuelle en
tentant de faire disparaître, pûrement et
simplement, les langues traditionnelles et en
rendant obligatoire l’utilisation du français.
Plusieurs décrets, définissant clairement cette
politique française dans sa colonie, allaient
dans ce sens :
« La langue française est la seule en usage
dans les écoles. Il est interdit aux maîtres de
se servir avec leurs élèves des idiomes du pays.
» (1)
On peut aussi rappeler les directives liées à
cette politique linguistique coloniale, du haut
commissaire de la république française au
Cameroun Jules Carde, qui se faisaient en ces
termes, quelque peu inquiétants:
« Il faut donc de toute nécessité que vous
suiviez avec le plus grand soin le plan de
campagne que je vous ai tracé, que vous
coordonniez vos efforts, tous les efforts et que
le défrichement méthodique et bien concerté (des
autres langues) se poursuive sans hâte comme
sans arrêt... (afin de concrétiser) notre
volonté de donner aux populations du Cameroun la
langue en quelque sorte nationale qu'elles n'ont
pas et qui ne saurait être évidemment que celle
du peuple à qui est dévolue la souveraineté du
pays. » (2)
La langue, élément d’expression culturel très
important

Elizabeth II et des membres du CommonWealth...
Si la langue est avant tout un moyen de
communication, elle n’en reste pas moins un
vecteur d’expression culturelle et touche ainsi,
comme le soulignait d’ailleurs le professeur
Ki-Zerbo (3), à l’identité des peuples. Et à
partir du moment où elle « flirte » avec cette
identité, elle revêt une importance évidente
dans la gestion de la vie des populations et par
ricochet, dans la course au développement
engagée. Le culturel étant très clairement lié à
l’économique et au politique.
Aujourd’hui encore, ces politiques linguistiques
constituent un enjeu hautement stratégique dans
les processus de domination culturelle et de
pérennisation de l’influence des Etats forts sur
les Etats faibles, tout en restant aussi
importantes entre pays développés. On se
remémorera ainsi l’appel de Cotonou de Décembre
1995, où le président Jacques Chirac, s’exprima
sur les dangers de l’expansion de la langue
anglaise au détriment du français. Il en appela
ainsi ce jour, les pays du sud à venir à la
rescousse de la francophonie :
« (…) aujourd'hui, 90% des informations qui
transitent par Internet sont émises en langue
anglaise, parce que les outils et les serveurs
sont dédiés à l'usage exclusif de cette langue.

L'enjeu est clair : si dans les nouveaux médias,
notre langue, nos programmes, nos créations ne
sont pas fortement présents, nos futures
générations seront économiquement et
culturellement marginalisées. Sachons, demain,
offrir à la jeunesse du monde des rêves
francophones, exprimés dans des films, des
feuilletons et valorisant la richesse culturelle
et la créativité de chacun de nos peuples.
Il faut produire et diffuser en français. C'est
une question de survie. Il faut unir nos
efforts. .Les pays du Sud peuvent et doivent
participer à ce combat, qui n'est pas seulement
celui de la francophonie. »
(4)
Commonwealth, francophonie : atouts pour les
africains ?
La question sous-jacente aux propos de Chirac,
qu’il sera finalement légitime de se poser, sera
de savoir si, regrouper les différents pays
d’Afrique Noire en communautés linguistiques
telles que le Common Wealth ou la Francophonie,
constituent un atout vraiment réel pour les
Africains, ou si cela, ne contribue pas
uniquement à assouvir des desseins
impérialistes, à tuer nos langues vernaculaires,
à désintégrer nos sociétés par le biais même de
nos élites, et ainsi, nous empêcher de nous
autodéterminer à travers une culture qui nous
est propre.
Et au vu de ces questionnements, on doit bien se
rendre à l’évidence que le sujet de la
réhabilitation de nos langues traditionnelles
devient capital dans la préservation de notre
patrimoine culturel et pour le processus de
développement.
En effet, les langues occidentales, parce
qu'elles ne sont pas utilisées et bien comprises
couramment par tous les Camerounais, contribuent
fortement à faire perdurer la fracture sociale.
L'agriculteur du fin fond de Batouri ne saura en
aucun cas intervenir sur de quelconques
stratégies d'amélioration des conditions de vie
en zones rurales, ou sur des politiques
agricoles élaborées par le gouvenerment, parce
que tout cela s'effectue dans une langue qui
n'est pas la sienne, et qui en aucun cas, ne lui
permettrait d'être créatif.
Samuel Huntington le faisait d'ailleurs
remarquer dans son ouvrage Le choc des
civilisations lorsqu'il disait ceci à propos des
sociétés non occidentales :
« Après l'indépendance, les élites de ces
sociétés ont éprouvé le besoin de se distinguer
des couches populaires. Parler couramment
anglais, français ou toute autre langue
occidentale les y a aidés. De ce fait, les
élites des sociétés non occidentales sont
souvent plus capables de communiquer avec les
occidentaux qu'avec leur propre peuple.» (5)
Cependant, remettre nos idiomes traditionnels à
l'ordre du jour n’est cependant pas tâche aisée,
et l’on peut comprendre pourquoi, 50 ans après
que Cheikh Anta Diop en ait posé les jalons dans
son premier ouvrage, Nations Nègres et Culture
(6), on en soit toujours au stade embryonnaire.
Les accords dits « de coopération » signés au
lendemain des indépendances n’ayant fait que
perpétuer l’oppression culturelle, linguistique
et mentale dont est victime l’Afrique Noire
(francophone particulièrement) depuis près de
cinq siècles.
La plupart des problèmes liés à la
réhabilitation de nos idiomes nationaux
(multiplicité des langues africaines, adaptation
aux concepts scientifiques et philosophiques
modernes, prédominance superficielle de la
langue coloniale), exposés par le professeur
Cheikh Anta Diop, existent d’ailleurs toujours,
quand ils n’ont pas carrément pris de l’ampleur.

Xème Sommet de la Francophonie organisé au
Burkina Faso
Nous devons sauver nos langues
Et si on tient compte des estimations du
linguiste Français Claude Hagège qui spéculait,
qu’a priori, une langue mourrait dans le monde
tous les quinze jours, soit 24 langues tous les
ans, et sachant qu’aucune politique réelle
gouvernementale n’a été mise en place (sauf
exception de quelques états tels l’Afrique du
sud, le Kenya, la Tanzanie) pour préserver nos
idiomes, on peut d’ores et déjà être sûr que des
centaines de langues Africaines disparaîtront
encore dans les prochaines années.
De plus, la mort d’une langue ne résultant pas
uniquement de la diminution du nombre de ses
locuteurs, ou à l’invasion d’une autre langue,
l’absence de supports culturels (livres, radios,
télévisions, internet, musique, etc.) permettant
de véhiculer nos idiomes et des les rendre
accessibles ne pourront que jouer en faveur de
cette disparition pure et simple.
L’inexistence de ces outils conservatoire de
notre patrimoine linguistique réduira donc,
encore et encore, considérablement l’espérance
de vie de nos idiomes, et à un rythme tel que,
toutes nos langues disparaîtront définitivement,
une par une.
Il apparaît donc imminemment urgent, aujourd’hui
plus que jamais, de repenser l’utilisation des
langues vernaculaires en Afrique au dépens, ou
au même titre que les langues occidentales qui
demeurent elles, réservées à une élite et
constituent globalement, une barrière entre
l’administration et les nombreuses (et non
alphabétisées) populations des zones rurales.
(1) LECLERC, Jacques. «Cameroun» dans
L’aménagement linguistique dans le monde,
Québec, TLFQ, Université Laval
(2) LECLERC, Jacques. «Cameroun» dans
L’aménagement linguistique dans le monde,
Québec, TLFQ, Université Laval
(3) Joseph Ki Zerbo,
A quand l’Afrique ? Entretien avec René
Hollenstein,
Editions de l’aube
(4) Jacques Chirac lors d'une déclaration,
baptisée l’appel de Cotonou, faite lors du Vè
sommet de la Francophonie, du 2 au 4 Décembre
1995 au Bénin.
(5) Samuel Huntington,
Le Choc des civilisations,
Editions Odile Jacob
(6) Cheikh Anta Diop avait expliqué (dans son
livre Nations Nègres et Culture, Edition
Présence Africaine) l’urgence et la nécessité de
développer les langues nationales en lieu et
place des langues coloniales, ainsi que les
moyens de mise oeuvre de cette réhabilitation en
adaptant nos idiomes aux besoins de la «
modernité ».
Source :
Bonaberi.com du 06/11/2005)